mardi 19 juin 2007
La théorie des jeux
Par Michel Baroni, mardi 19 juin 2007 à 15:34 :: EDITOS

L’économie est omniprésente dans la vie des hommes d’aujourd’hui. Elle structure notre vie plus que jamais car c’est la science des échanges entre les acteurs, et ceux-ci sont de plus en plus nombreux. La facilité des échanges du fait du progrès considérable des techniques de l’information de la dernière décennie ne peut que renforcer cette tendance.
Paradoxalement, les sciences économiques ne sont pas mieux connues du grand public aujourd’hui qu’hier, et la culture économique n’est pas aussi répandue qu’elle devrait être, notamment en France. Combien de personnes sont capables de citer spontanément deux ou trois noms de prix Nobel d’économie et ce qu’ils ont apporté à la science ? (Une liste des lauréats est disponible sur
http://nobelprize.org/nobel_prizes/economics/laureates)
La science économique a beaucoup évolué depuis le XIXème siècle. Si nous ne sommes plus dans une économie de pénurie, les déséquilibres entre des besoins en expansion continue et des ressources souvent limitées demeurent dans beaucoup de domaines et la façon dont les ressources sont allouées à leur utilisation constitue l’objet principal d’étude de l’analyse économique contemporaine. Si l’économie d’autrefois, dite classique, se rapprochait de la science politique et traitait surtout de la création de richesses, de la production et de la répartition des biens, la théorie économique d’aujourd’hui s’attache à chercher le moyen de rendre plus efficace l’affectation des ressources. Bon nombre d’inefficacités sont encore présentes dans nos sociétés : chômage, absence de croissance, pauvreté, pertes de bien-être dus à des monopoles ou des oligopoles, etc. Les propositions pour éliminer ces inefficacités matérielles sont l’objet de l’économie dite néo-classique et nombre d’économistes de la deuxième partie du XXème siècle s’y sont attelés (citons parmi les plus connus Gérard Debreu et Kenneth Arrow).
Parallèlement, le cadre de la science économique s’est élargi, lorsque des économistes tels que Stigler se sont aperçus que les inefficacités matérielles ne sont pas les seules à expliquer les dysfonctionnements des économies. Les inefficacités informationnelles sont souvent plus déterminantes. L’on comprend mieux les attitudes et les comportements des acteurs, lorsque l’on sait qu’ils ne disposent pas des mêmes informations et qu’ils n’ont pas les mêmes anticipations. A cet égard les marchés financiers tels qu’ils fonctionnent de nos jours sont de très bons exemples du poids de l’information (qui se doit d’être identique pour tous les acteurs) et des anticipations (qui sont parfois consensuelles mais qui par nature, ne peuvent pas être identiques).
La théorie moderne des anticipations se compose facilement avec une autre théorie très présente aujourd’hui dans la science économique. Il s’agit de la théorie des jeux. Développée notamment par Dixit et Stiglitz, elle a révolutionné l’analyse des interactions stratégiques en sciences sociales et particulièrement en économie. En s’appuyant sur les mathématiques, elle devient un outil très puissant pour mieux comprendre les situations de concurrence imparfaite, qui sont bien évidemment, beaucoup plus présentes dans le monde réel que celles de concurrence parfaite telle qu’elles étaient présentées dans la théorie classique.
Ces évolutions aboutissent au développement de capacités de modélisations des phénomènes économiques et à un accroissement sensible de la connaissance. Elles ouvrent aussi la voie aux tests économétriques et à l’intégration de nombreuses techniques appartenant aux sciences « dures ». Au même titre que l’on enseigne la physique, la chimie ou les sciences naturelles dans l’enseignement secondaire, il est certainement grand temps que l’on y enseigne aussi sérieusement la science économique et pas seulement les faits économiques. Un degré suffisant de compréhension est nécessaire pour se forger une opinion et exercer son esprit critique. Les décisions politiques ont souvent des impacts économiques qui se répercutent sur notre bien-être et nos modes de vie. Il n’est pas souhaitable pour nos démocraties que l’analyse et l’interprétation de ces impacts soient entièrement déléguées à des spécialistes, ou pire encore à des hommes politiques dont les intentions sont souvent biaisées. Certes il faut se résoudre à ce que certaines questions économiques ou financières soient l’affaire de scientifiques, à cause de leur technicité, de la même manière que pour d’autres sciences. Mais de même que personne n’a le droit d’ignorer les lois de la gravité, sauf à prendre des risques démesurés dans la vie quotidienne, aucun citoyen ne peut non plus s’exonérer de comprendre le monde d’échanges dans lequel il vit, sauf à vouloir s’exposer à devenir esclave de systèmes aliénants imposés par les plus forts.
(cet éditorial s’inspire d’un article de Radu Vranceanu paru dans Sociétal n°54).
Michel Baroni
professeur Ă l'ESSEC

