Livre libre

Dans un passage fameux des Confessions, saint Augustin raconte son étonnement de voir son maître Ambroise de Milan lire en silence, sans même remuer les lèvres. La plupart des hommes de ce temps lisaient, sinon toujours à haute voix, du moins en formant silencieusement les mots. Et Ambroise semble à ce point absorbé dans sa lecture que le jeune Augustin n'ose l'importuner par les questions qui pourtant l'assaillent.

La lecture silencieuse et immobile est entrée dans nos mœurs. Nous voyons des enfants plongés dans un livre, oublieux de l'agitation et du bruit qui les entourent, tels la jeune fille lisant de Vermeer. Et c'est pour nous la même révélation que pour Augustin surprenant Ambroise : le livre est la voie de l'intériorité, le chemin qui conduit l'esprit à rentrer en lui-même, à quitter un monde pour entrer dans un autre.

Il y a eu une première fois. La première fois qu'un livre nous a, littéralement, captivé. Peu importe qu'il s'agît d'un "bon", d'un "grand" livre, ou de quelque médiocre roman, d'un livre d'aventures ou d'une explication illustrée du système solaire, d'une histoire de France ou d'un recueil de poèmes. L'important est que l'expérience miraculeuse se renouvelle, d'individu en individu et de génération en génération. Il y a toujours la première fois qu'un livre emporte son lecteur dans un monde insoupçonné jusque là.

L'expérience est si particulière qu'il semble vain de vouloir convaincre quelqu'un de se mettre à "lire". Le mieux que l'on puisse faire est sans doute d'offrir un livre, et d'attendre. Peut-être le livre sera-t-il rangé sans être ouvert, oublié dans un coin pour longtemps. Un jour, pourtant, ce livre, ou un autre, sera pris, et la magie opérera, parce que le temps sera venu. La découverte peut attendre vingt, trente ou cinquante ans. Certains ne découvrent la lecture qu'à l'occasion d'un événement tragique: la guerre, ou la prison. Ceux-là, plus que tout autre, saisissent d'un coup la troublante affinité qui unit le livre et la liberté.

On entend parfois dire, aujourd'hui, que l'ordinateur va remplacer le livre. Après tout, l'Internet n'offre-t-il pas sans cesse davantage de textes "en ligne"? Même les fameux "grands classiques" ne se trouvent-ils pas à quelques clics? À quoi bon s'acheter un volume encombrant, relativement coûteux, et qui bien souvent ne servira qu'une fois, si l'on peut lire autant, et plus, en errant dans ce qu'on nous décrit comme "la plus grande bibliothèque du monde" — le cyberespace?

Vue bien naïve, pourtant, et bien superficielle. Se plonger dans un livre et parcourir un écran sont deux expériences qui, pour avoir chacune leur intérêt et leur dignité, relèvent de deux ordres différents. On va sur l'Internet pour chercher des informations; la lecture d'un livre opère une transformation du lecteur. L'écran est une fenêtre sur le monde extérieur: son bruit et sa fureur, bien souvent, mais aussi ses papotages et les horaires de train. On regarde son écran, regard tourné vers l'avant, les doigts actifs sur le clavier ou la souris. On cherche quelque chose. Un livre renvoie l'esprit à lui-même. Le lecteur lit penché vers son livre, tourné vers un monde intérieur. On ne cherche pas: on se laisse guider par ce qui est écrit, sans savoir où l'on va, jouissant seulement du plaisir d'être emporté sans faire un mouvement. Un enfant devant son écran ne fera jamais songer, me semble-t-il, à une toile de Vermeer.

Si le livre suscite et nourrit la vie intérieure, il n'en possède pas moins un étroit rapport à l'espace. Espace propre du livre, d'abord, qui procure au lecteur une liberté spécifique: celle d'aller et venir, de feuilleter, d'embrasser la page d'un coup d'œil, de conquérir, parfois dans l'effort, la science de s'orienter dans un livre, au point d'en maîtriser l'architecture intime. L'écran d'ordinateur n'offre pas cette liberté: il déroule le texte devant les yeux comme un antique rouleau, ne se prêtant vraiment qu'à la lecture linéaire — sinon à la recherche par "mot-clé", qui n'est plus de la lecture. La lecture "en ligne", bien nommée, restitue les contraintes d'avant l'invention du codex, du livre relié dont on peut tourner les pages.

Plus curieusement, le livre entretient également un étroit rapport avec le monde environnant. Au souvenir du "premier livre", nous sommes très souvent capables d'associer un lieu précis, une époque, une atmosphère. Et cela vaut encore pour les autres grandes expériences de lecture. Tel livre, achevé dans le train Limoges-Paris. Tel autre, lu jusqu'à l'aube, dans une chambre d'étudiant. Celui-ci, absorbé fébrilement avant un examen, et celui-là, qui nous fit rater la station de métro… Il y a des livres qu'on lit au lit, renouant avec l'enfance où la lecture en boucle de la belle histoire — lue par notre père ou notre mère — nous plongeait insensiblement dans le sommeil. Il y a des livres pour les transports en commun, d'autres pour les vacances, d'autres qu'on ne lit qu'à son bureau, le crayon à la main. Le livre nous révèle à chaque fois que la vie intime de l'esprit ne nous coupe du monde qu'en apparence: en vérité, elle nous taille dans le monde une clairière de liberté.

Vincent Aubin